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Elle refuse de laisser mourir l’anicinabemowin

2 months ago 14

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Frances Mowatt écrit des mots en langue anicinabe sur le tableau d'une classe de 6e année.

Empreintes

Elle refuse de laisser mourir l’anicinabemowin

Un texte de Jessica Lesage

Photos et vidéos : Jean-François Perron

Frances Mowatt présente des images sur un tableau aux élèves d'une classe de 6e année.

Sur le tableau, Frances Mowatt écrit arc-en-ciel (8IKOPISAKAΛ), puis cheval (PEPECIKOKACK8E) en langue anicinabe en expliquant que le C se prononce ch, ce que savent déjà les élèves travaillant sur d’autres mots aux prononciations plus complexes.

Assis à leur bureau, quatre élèves de 6e année écoutent attentivement.

 Photo : Radio-Canada / Jean-François Perron

Frances Mowatt est debout devant l'école Migwan de Pikogan. Un autobus passe devant l'école.

Au cœur de Pikogan, l’ancienne enseignante assure la pérennité de cette langue parlée par sa communauté. La passion de la traduction ne s’éteint jamais pour celle qui est devenue conseillère pédagogique puisque son corps ne lui permettait plus de rester debout en classe de longues heures.

L'horaire des cours est affichée sur la porte d'une classe de l'école Migwan.

D’abord transmis à l'oral par les personnes aînées, comme plusieurs langues autochtones, l’anicinabemowin est maintenant écrit. Chaque mot de cette langue bien enracinée dans le territoire est une image qui permet de voir l’univers autrement.

Huit élèves de 6e année écoutent attentivement en classe.

L’écho des chansons interprétées par les élèves de l’école primaire Migwan voyage jusqu’aux oreilles des personnes aînées de la Première Nation Abitibiwinni, qui, sagement réunies au site culturel de Pikogan, déterminent un nouveau lexique pour traduire une réalité en constante évolution.

Une unique rue sépare l'école du site culturel, une rue où le silence a régné pendant des années, puisqu’au temps des pensionnats pour Autochtones, il était interdit de parler l'anicinabemowin – -mowin étant un suffixe signifiant langue, on parle ici de la langue anicinabe.

De la sagesse à la curiosité, la parole se fait entendre pour unir et reconstruire un peuple.

Un groupe d'aînés discutent et rient autour d'une table.

Dans la chaleur des poêles à bois, les rires ponctuent les discussions des personnes aînées qui planchent sur de nouveaux mots à trouver.

Frances Mowatt anime ces rencontres aux deux mois, soit au rythme de leurs six saisons.

Une illustration représente une forêt de conifères.

La forêt où se trouve le site culturel a été défrichée par 26 survivantes et survivants du pensionnat Saint-Marc-de-Figuery, à Amos. Il y a près de dix ans, on a rassemblé l’argent versé par Ottawa pour les compensations aux victimes des pensionnats pour aménager ce site.

Bâtir pour guérir et revitaliser la culture anicinabe de la grande famille algonquine.

Frances Mowatt s'adresse à un groupe de personnes aînées.

J’ai commencé à écrire l’anicinabe avant d’aller à l’école. Ma mère m’a montré comment, précise avec fierté Frances Mowatt.

Frances Mowatt et sa sœur Julie près de l'école Migwan

Depuis, celle qui a voué sa vie à l'enseignement et à la traduction n’a jamais oublié sa langue maternelle, contrairement à plusieurs membres de sa communauté.

Puisque, comme elle le dit si bien, c’est ça, le talent des Mowatt : la langue.

Plusieurs personnes aînées sont réunies autour d'une table.

En imaginant l’anicinabemowin de demain, les personnes aînées brisent l’isolement et perpétuent les traditions oubliées. Julie Mowatt, la sœur de Frances, fait partie de celles et ceux qui revitalisent la langue.

Un canot d’écorce est suspendu au plafond d'une classe de l'école Migwan.

« Apprendre l’anicinabe aux enfants crée un éveil pour les parents. Ils les entendent dire quelques mots à la maison et veulent réapprendre leur langue maternelle. Entre les aînés et les enfants, il y a tous ces parents qui ont dû apprendre le français. »

Frances Mowatt sourit dans une forêt près de l'école de Pikogan.

En plus de l’élaboration d’un conjugueur pour l’école Migwan, celle qui a évolué avec quatre de ses huit sœurs dans le domaine de l’enseignement a créé des cahiers d’exercices pour les élèves et le personnel enseignant qui a pris sa relève.

Des cartables d'apprentissage dans une bibliothèque.

On ne peut pas commander du matériel du ministère de l’Éducation pour faire nos examens. C’est nous qui devons faire les feuilles d'examens. On évalue les élèves comme en français ou en mathématiques. Dans le bulletin, il y a le volet anicinabe, explique Frances, qui a fait ses débuts en enseignement en 1998.

Une personne aînée tient une feuille dans ses mains où des images de l'anatomie humaine, comme le système reproducteur et les intestins, sont associés à des mots en langue anicinabe.

L’humour se mêle à la gêne lors de cette rencontre où le vocabulaire lié au corps humain est exploré. Puisque l’anicinabemowin est une langue imagée, il faut décrire la fonction de l’organe pour trouver le bon terme. Le mot pénis sera traduit par TCITCI8IΛ, qui signifie la partie du corps qui sert à faire pipi. La reproduction ou le plaisir ne sont pas abordés.

Suzy Basile regarde par une fenêtre de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, au campus de Rouyn-Noranda.

La professeure à l'École d'études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue Suzy Basile souhaite que l'enseignement des langues des Premières Nations devienne la norme dans les établissements scolaires.

« Longtemps, [les mots liés à la reproduction] ont été bannis à cause de la religion catholique, notamment, mais aussi par le fait d’une espèce de honte de son propre corps, de sa propre sexualité, réalité. Ces termes-là ont été bannis et remplacés souvent par des termes péjoratifs et très négatifs. Il est temps de se réapproprier notre corps grâce au développement d’un lexique de termes en [langues des] Premières Nations. »

Un accessoire en forme de plume est positionné sur le veston de Suzy Basile.

Suzy Basile est la première femme atikamekw à avoir obtenu un doctorat. Elle est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones. Elle a pris part à la soumission du dossier de Frances Mowatt en 2023 pour qu’un doctorat honoris causa lui soit remis.

Frances Mowatt pose avec son doctorat honoris causa de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

 Photo : La Shop à Images

Frances Mowatt a reçu son doctorat honoris causa pour l'ensemble de son œuvre au cours de la Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032), proclamée par l’Assemblée générale des Nations unies.

 Photo : La Shop à Images
Frances Mowatt place ses mains ensemble devant des documents de traduction.

Grâce à son savoir et à sa sagesse, cette KOKOM a réalisé un travail colossal de traduction du français à l’anicinabemowin, dont celles de la Bible et de la Charte des droits et liberté de la personne.

Des extraits du scénario de la série Pour toi Flora.

 Photo : Gracieuseté de Sonia Bonspille Boileau

Celle dont la tête fourmille de projets a également fait la traduction de la série Pour toi Flora, qui porte sur les pensionnats pour Autochtones à la fin des années 1950, ce qui impliquait pour Frances de retrouver certains mots qui ne sont désormais plus utilisés.

 Photo : Gracieuseté de Sonia Bonspille Boileau

Des extraits du scénario de la série Pour toi Flora.

 Photo : Gracieuseté de Sonia Bonspille Boileau

« L'amour que [Frances] a pour la langue, la culture et les enfants, c'est beaucoup plus grand que tous les obstacles auxquels elle peut faire face quand elle essaie d'enseigner la langue. »

Frances Mowatt marche dans un corridor de l'école Migwan à Pikogan.

« Il faut mettre en valeur les porteurs de culture dans les communautés autochtones. La réalité, c’est que si on n’a plus les porteurs, les langues vont mourir, et personne ne veut ça, la mort des langues autochtones. »

Frances Mowatt fait un sourire à des élèves de 6e année.

Frances Mowatt a rédigé, avec l’aide de personnes aînées, un lexique comprenant jusqu’à présent 1200 mots qu’elle souhaite transformer en dictionnaire illustré à sa retraite.

D’ici là, à 63 ans, elle continue son travail en ayant toujours à cœur la réconciliation.

Crédits

  • Journaliste : Jessica Lesage
  • Photos et vidéos : Jean-François Perron et Jessica Gélinas
  • Designer : Sophie Leclerc
  • Édimestre : Emily Blais
  • Réviseure : Catherine Bélanger
  • Édition et cheffe de projet : Marylène Têtu
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