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Empreintes

Un texte de Jessica Lesage
Photos et vidéos : Jean-François Perron

Sur le tableau, Frances Mowatt écrit arc-en-ciel (8IKOPISAKAΛ), puis cheval (PEPECIKOKACK8E) en langue anicinabe en expliquant que le C se prononce ch, ce que savent déjà les élèves travaillant sur d’autres mots aux prononciations plus complexes.

Photo : Radio-Canada / Jean-François Perron

Au cœur de Pikogan, l’ancienne enseignante assure la pérennité de cette langue parlée par sa communauté. La passion de la traduction ne s’éteint jamais pour celle qui est devenue conseillère pédagogique puisque son corps ne lui permettait plus de rester debout en classe de longues heures.

D’abord transmis à l'oral par les personnes aînées, comme plusieurs langues autochtones, l’anicinabemowin est maintenant écrit. Chaque mot de cette langue bien enracinée dans le territoire est une image qui permet de voir l’univers autrement.

L’écho des chansons interprétées par les élèves de l’école primaire Migwan voyage jusqu’aux oreilles des personnes aînées de la Première Nation Abitibiwinni, qui, sagement réunies au site culturel de Pikogan, déterminent un nouveau lexique pour traduire une réalité en constante évolution.
Une unique rue sépare l'école du site culturel, une rue où le silence a régné pendant des années, puisqu’au temps des pensionnats pour Autochtones, il était interdit de parler l'anicinabemowin – -mowin étant un suffixe signifiant langue, on parle ici de la langue anicinabe.
De la sagesse à la curiosité, la parole se fait entendre pour unir et reconstruire un peuple.

Dans la chaleur des poêles à bois, les rires ponctuent les discussions des personnes aînées qui planchent sur de nouveaux mots à trouver.
Frances Mowatt anime ces rencontres aux deux mois, soit au rythme de leurs six saisons.

La forêt où se trouve le site culturel a été défrichée par 26 survivantes et survivants du pensionnat Saint-Marc-de-Figuery, à Amos. Il y a près de dix ans, on a rassemblé l’argent versé par Ottawa pour les compensations aux victimes des pensionnats pour aménager ce site.
Bâtir pour guérir et revitaliser la culture anicinabe de la grande famille algonquine.

J’ai commencé à écrire l’anicinabe avant d’aller à l’école. Ma mère m’a montré comment, précise avec fierté Frances Mowatt.

Depuis, celle qui a voué sa vie à l'enseignement et à la traduction n’a jamais oublié sa langue maternelle, contrairement à plusieurs membres de sa communauté.
Puisque, comme elle le dit si bien, c’est ça, le talent des Mowatt : la langue.

En imaginant l’anicinabemowin de demain, les personnes aînées brisent l’isolement et perpétuent les traditions oubliées. Julie Mowatt, la sœur de Frances, fait partie de celles et ceux qui revitalisent la langue.

« Apprendre l’anicinabe aux enfants crée un éveil pour les parents. Ils les entendent dire quelques mots à la maison et veulent réapprendre leur langue maternelle. Entre les aînés et les enfants, il y a tous ces parents qui ont dû apprendre le français. »

En plus de l’élaboration d’un conjugueur pour l’école Migwan, celle qui a évolué avec quatre de ses huit sœurs dans le domaine de l’enseignement a créé des cahiers d’exercices pour les élèves et le personnel enseignant qui a pris sa relève.

On ne peut pas commander du matériel du ministère de l’Éducation pour faire nos examens. C’est nous qui devons faire les feuilles d'examens. On évalue les élèves comme en français ou en mathématiques. Dans le bulletin, il y a le volet anicinabe, explique Frances, qui a fait ses débuts en enseignement en 1998.

L’humour se mêle à la gêne lors de cette rencontre où le vocabulaire lié au corps humain est exploré. Puisque l’anicinabemowin est une langue imagée, il faut décrire la fonction de l’organe pour trouver le bon terme. Le mot pénis sera traduit par TCITCI8IΛ, qui signifie la partie du corps qui sert à faire pipi. La reproduction ou le plaisir ne sont pas abordés.

La professeure à l'École d'études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue Suzy Basile souhaite que l'enseignement des langues des Premières Nations devienne la norme dans les établissements scolaires.
« Longtemps, [les mots liés à la reproduction] ont été bannis à cause de la religion catholique, notamment, mais aussi par le fait d’une espèce de honte de son propre corps, de sa propre sexualité, réalité. Ces termes-là ont été bannis et remplacés souvent par des termes péjoratifs et très négatifs. Il est temps de se réapproprier notre corps grâce au développement d’un lexique de termes en [langues des] Premières Nations. »

Suzy Basile est la première femme atikamekw à avoir obtenu un doctorat. Elle est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones. Elle a pris part à la soumission du dossier de Frances Mowatt en 2023 pour qu’un doctorat honoris causa lui soit remis.

Photo : La Shop à Images
Frances Mowatt a reçu son doctorat honoris causa pour l'ensemble de son œuvre au cours de la Décennie internationale des langues autochtones (2022-2032), proclamée par l’Assemblée générale des Nations unies.
Photo : La Shop à Images
Grâce à son savoir et à sa sagesse, cette KOKOM a réalisé un travail colossal de traduction du français à l’anicinabemowin, dont celles de la Bible et de la Charte des droits et liberté de la personne.

Photo : Gracieuseté de Sonia Bonspille Boileau
Celle dont la tête fourmille de projets a également fait la traduction de la série Pour toi Flora, qui porte sur les pensionnats pour Autochtones à la fin des années 1950, ce qui impliquait pour Frances de retrouver certains mots qui ne sont désormais plus utilisés.
Photo : Gracieuseté de Sonia Bonspille Boileau

Photo : Gracieuseté de Sonia Bonspille Boileau
« L'amour que [Frances] a pour la langue, la culture et les enfants, c'est beaucoup plus grand que tous les obstacles auxquels elle peut faire face quand elle essaie d'enseigner la langue. »

« Il faut mettre en valeur les porteurs de culture dans les communautés autochtones. La réalité, c’est que si on n’a plus les porteurs, les langues vont mourir, et personne ne veut ça, la mort des langues autochtones. »

Frances Mowatt a rédigé, avec l’aide de personnes aînées, un lexique comprenant jusqu’à présent 1200 mots qu’elle souhaite transformer en dictionnaire illustré à sa retraite.
D’ici là, à 63 ans, elle continue son travail en ayant toujours à cœur la réconciliation.
Crédits
- Journaliste : Jessica Lesage
- Photos et vidéos : Jean-François Perron et Jessica Gélinas
- Designer : Sophie Leclerc
- Édimestre : Emily Blais
- Réviseure : Catherine Bélanger
- Édition et cheffe de projet : Marylène Têtu


2 months ago
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