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Orgo-Life the new way to the future Advertising by AdpathwayAu moment où Pékin impose de plus en plus son poids diplomatique et technologique, la sinologue Anne Cheng s’inquiète pour l’avenir de ce pays où la pensée libre n’existe plus.
Elle met en garde contre une certaine fascination pour la Chine, qui fait passer la puissance économique avant les libertés.
La réception en grande pompe du président chinois à Washington le mois dernier, accompagnée d’une prolongation de la trêve commerciale entre les deux puissances jusqu’en janvier prochain, illustre à ses yeux la place des intérêts économiques dans les relations avec Pékin.
Ça a toujours été business first. C'est toujours les affaires qui priment. C'est ce que disait en fait Pierre Ryckmans (alias Simon Leys), qui, juste après le massacre du 4 juin 1989 sur la place Tiananmen, constatait que, dès le lendemain de la tuerie, beaucoup de leaders du monde entier s'attablaient de nouveau à la table des assassins, soutient Anne Cheng en entrevue par visioconférence.
La titulaire de la chaire Histoire intellectuelle de la Chine au Collège de France depuis 2008 s’inquiète surtout de l’avenir d’un pays dont les succès masquent, selon elle, un rétrécissement de l’espace pour penser et créer.
La sinologue de 71 ans soutient que l’avenir de la Chine la préoccupe au plus haut point et qu’elle s’inquiète pour l’avenir de ses enfants et petits-enfants ainsi que pour celui de ses amis qui vivent là-bas.

Le premier ministre Mark Carney rencontre le président chinois Xi Jinping, à Pékin, le vendredi 16 janvier 2026.
Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick
Le Canada face à l’attrait de Pékin
Ce débat sur la façon d’aborder l’Empire du Milieu concerne aussi le Canada, qui cherche à diversifier ses partenaires commerciaux face aux tensions avec Washington.
Le premier ministre Mark Carney s’est rendu en janvier dernier à Pékin pour annoncer un nouveau partenariat stratégique, notamment dans l’énergie, l’agroalimentaire et le commerce.
Ottawa vise une hausse de 50 % de ses exportations vers la Chine d’ici 2030.
Il y a des gens qui ont évidemment intérêt à éviter de voir cette réalité-là. D’une part parce qu’ils ne vivent pas en Chine et d’autre part parce que c’est dans leur intérêt de continuer à faire affaire avec la Chine.
- La sinologue française Anne Cheng
Aux yeux de la titulaire de la chaire d’Histoire intellectuelle de la Chine au Collège de France, Donald Trump renforce aussi l’attrait de Pékin en ramenant les relations internationales à des rapports de force économiques.
Je pense qu’au Canada, on le sait encore plus qu’ailleurs, monsieur Trump est quelqu’un qui ne raisonne qu’en termes de rapports de force. Et pour lui, les rapports de force se traduisent d’abord en termes financiers et économiques. Donc, c'est pour ça que la Chine a très bien compris ce mode de pensée et d'agir, et donc, appuie à fond sur ce levier-là, ajoute-t-elle , ajoute-t-elle.
Si la robotique et l’intelligence artificielle contribuent aujourd’hui à redorer l’image de la Chine, la chercheuse croit qu’elles servent aussi des objectifs intérieurs, entre autres, pour faire face au déclin démographique et renforcer le contrôle politique.

Lors des World Robot Games en Chine, un robot humanoïde a couru le 100 mètres en 9,39 secondes, battant le record d'Usain Bolt.
Photo : Getty Images / Lintao Zhang
Le pouvoir chinois mise énormément sur ces technologies pour se positionner en avance par rapport à l’Occident, mais aussi pour renforcer justement le contrôle de la population. Il ne faut pas être dupe. L'intelligence artificielle et toutes les technologies de contrôle sont évidemment là pour être à la main, justement, du pouvoir central, actuellement, pour renforcer le contrôle total du parti unique, avance Anne Cheng.
Cette vitrine technologique contribue à l’attrait d’un régime où les décisions viennent du sommet et où les possibilités de contestation sont limitées, voire impossibles.
Cette efficacité, pour ma part, je pense qu’elle est à court terme. Mais moi, ce dont je me soucie, c’est l’avenir de la Chine à long terme. Je m'interroge beaucoup sur les conditions de possibilité d'une pensée libre et par conséquent innovante, créatrice, dont un pays a besoin impérativement pour avancer dans la durée. On a l'impression que vraiment tout est contrôlé. J'ai rencontré plusieurs personnes qui avaient osé exprimer des réserves ou manifester une certaine dissidence. Maintenant, ils ont été obligés de s’exiler au Japon.
- Anne Cheng
Cette préoccupation pour l’avenir de la Chine se retrouve au cœur du recueil Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui, paru en 2025 et qu’elle a codirigé aux Éditions Gallimard.
L’ouvrage présente en français des textes d’intellectuels chinois, notamment d’historiens, de sociologues et d’anthropologues.
C'est un volume qui donne la parole en traduction française à des intellectuels, des universitaires chinois qui ne sont pas des dissidents, mais qui essayent tous d'analyser objectivement la réalité des faits en Chine à partir de leurs disciplines. Or, on s'aperçoit qu'en fait, en Chine, regarder la réalité en face et dire la réalité telle qu'elle est, déjà, c'est trop. C'est déjà une forme de critique qui n'est pas supportée par le pouvoir actuel, précise-t-elle.
Un Confucius soigneusement révisé pour servir le pouvoir chinois
L’emprise politique du Parti communiste chinois passe également par la réappropriation du passé.
Anne Cheng est spécialiste de Confucius, dont elle a traduit les Entretiens en français.
Elle constate la réhabilitation d’un penseur longtemps combattu, entre autres, pendant la Révolution culturelle chinoise, et qui est maintenant utilisé pour légitimer l’autorité du Parti communiste chinois.
Le grand leader actuel aime beaucoup se réclamer de citations des classiques confucéens qui sont d’ailleurs très soigneusement triées sur le volet. Il y a une sorte de mémoire sélective qui s’exerce, croit-elle.
Les citations sélectionnées par le pouvoir chinois privilégient la hiérarchie et son respect, selon elle, et n’évoquent pas la distance critique du penseur envers les plus puissants.
Confucius lui-même, comme la plupart de ceux qu'on a pu appeler des chefs spirituels, comme le Bouddha, Socrate et le Christ… ce sont tous des gens qui se sont inscrits en faux par rapport au pouvoir existant. Là, c'est un aspect qu'on oublie volontiers, qu'on laisse de côté pour privilégier une forme sociopolitique très verticale et autoritaire, analyse-t-elle.
Anne Cheng refuse cependant l’idée que l’avenir chinois est déjà déterminé.
L’histoire montre que les dictatures qui semblaient les plus solidement établies peuvent s’effondrer du jour au lendemain, au moment où on s’y attend le moins. Donc, tout est possible. Et nous vivons dans un monde qui change très vite, conclut la sinologue française.


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