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De nouvelles règles en immigration qui menacent l’équilibre du cirque québécois

3 months ago 11

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Les nouvelles directives pour l’obtention d’un permis de travail postdiplôme (PTPD) et la fin du Programme de l'expérience québécoise (PEQ) touchent directement le processus de recrutement des talents dans le milieu du cirque québécois.

La formation des artistes circassiens et des techniciens de cirque constitue la matière première des troupes de cirque de la province, qui les recrutent souvent dès l'obtention de leur diplôme. L'expertise de l’École nationale de cirque (ÉNC) à Montréal et de l’École de cirque de Québec (ÉCQ) est telle qu'on vient d'ailleurs de partout dans le monde pour y suivre une formation.

Faute d'un réseau préparatoire solide au Québec, les écoles de cirque dépendent de la compétence des talents étrangers pour maintenir leurs standards d'excellence. L’ÉNC accueille 60 % d’étudiants par an provenant de l’extérieur, tandis que l’ÉCQ en reçoit autour de 40 %.

Extérieur d'une église.

L'École de cirque de Québec (ÉCQ) est installée depuis 2003 dans l'ancienne église Saint-Esprit, située dans le quartier Vieux-Limoilou.

Photo : Radio-Canada / Patricia Tadros

Toutefois, il n'y a aucune garantie de travailler sur le territoire pour ces étudiants depuis que le gouvernement fédéral a resserré les règles pour l’obtention du permis de travail postdiplôme en novembre 2024. S’ajoute à cela la fin du PEQ décidée par le gouvernement de la CAQ qui touche notamment des techniciens de cirque et des artistes qui désirent faire une demande de résidence permanente.

Très directement, on a au moins quatre personnes en ce moment qui sont concernées juste sur l'année qui vient, explique Christina Blache, directrice de production chez Machine de cirque, qui se démène pour trouver des solutions. On perd un technicien, on perd un artiste, puis j'ai deux artistes avec qui ça devient compliqué de travailler, dit-elle.

Un jeune homme porte une jeune femme dans une église transformée en local de répétition pour les artistes de cirque.

Les acrobates de Machine de cirque à l'entraînement. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada

Ce climat d'incertitude pèse lourdement sur les troupes circassiennes de la province. Ces dernières craignent de voir leurs équipes se désagréger à mi-parcours, faute de pouvoir prolonger les autorisations de séjour nécessaires au maintien de leurs collaborateurs étrangers.

On a l'avantage, au Québec, d'avoir deux écoles de cirque internationalement reconnues, à Montréal et à Québec. On a beaucoup d'artistes du Canada mais aussi de l'étranger qui viennent se former ici, qui développent des spécialisations, qui avaient avant la possibilité d'aller chercher un permis de travail postdiplôme (PTPD), et ensuite le PEQ, pour aller chercher la résidence permanente. Ils vont perdre cette possibilité-là, donc ils vont perdre la capacité de travailler ici.

Le constat est identique du côté de la compagnie FLIP Fabrique, dont les demandes de visas ont triplé en un an. Le milieu est en ébullition à Québec et au Québec en général, mais c'est freiné par ce manque de main-d'œuvre qu'on forme ici, explique Guillaume Boulay, adjoint à la direction générale de FLIP Fabrique.

Portrait d'un homme.

Guillaume Boulay est adjoint à la direction générale de la compagnie FLIP Fabrique.

Photo : Radio-Canada / Philippe Kirouac

Traditionnellement, la majorité des artistes de Flip Fabrique étaient intégrés à la compagnie sitôt leurs études terminées à l'École de cirque de Québec. Mais là, avec une incertitude par rapport au permis de travail postdiplôme, on ne sait pas si on va pouvoir les engager, se désole-t-il.

À l'origine, c'était automatique, un étudiant qui terminait l'École de cirque avait un permis de travail. Maintenant, on se pose la question. Ça a plus l'air d'une loterie.

Le gestionnaire explique que la complexité du système d'immigration est devenue telle que l'entreprise en vient parfois à sélectionner les artistes à embaucher en fonction de leur pays d'origine, simplement parce que les démarches administratives sont plus faciles pour certaines nationalités que pour d'autres.

Un homme regarde une acrobate qui fait le grand écart en équilibre sur un bras.

FLIP Fabrique a présenté son spectacle « Six°» au Festival d'Avignon en 2022. (Photo d'archives)

Photo : Emmanuel Burriel

Le gouvernement canadien a restreint l'accès au permis de travail postdiplôme (PTPD) pour aligner l'immigration sur les besoins du marché du travail, mais semble avoir oublié le domaine des arts vivants. À ce jour, les programmes d'interprétation artistique, comme le cirque au niveau collégial, ne figurent pas sur la liste des priorités nationales pour le PTPD.

Les techniciens, une main-d’œuvre spécialisée

La disparition du PEQ a également des répercussions sur l'emploi du personnel, particulièrement au sein des équipes techniques. Le cirque exige en effet des expertises rares, comme le gréage, le montage d'appareils hors norme ou l'éclairage spécifique, qui imposent souvent un recrutement à l'international.

Ce sont des postes super spécialisés, là, c'est dur de les trouver ici, au Québec, explique Guillaume Boulay.

Des athlètes s'entraînent sur des trampolines.

Plusieurs gymnastes s'exercent au trampoline sous les arches de l'École de cirque de Québec.

Photo : Radio-Canada / Patricia Tadros

À cause du changement soudain des règles d'immigration, FLIP Fabrique a été obligé de modifier le poste d’un technicien pour lui donner un rôle plus créatif, dans le seul but de contourner le problème et de lui permettre de rester au Québec. Cet employé espérait obtenir sa résidence permanente grâce au PEQ. Quand est venu le temps de faire renouveler son visa, bien là, il ne faisait plus partie de la liste, dit Guillaume Boulay. On a dû trouver un autre type de visa en discutant avec des avocats spécialisés, poursuit-il.

Avant, on les appelait [les avocats] aux deux ou trois ans, maintenant, c'est trois fois par an.

Perte de main-d’œuvre

Si les étudiants étrangers n'obtiennent plus de permis de travail et perdent le goût de venir étudier à Québec ou à Montréal, il n'y aura tout simplement plus de relève dans 10 ou 15 ans pour toute la structure du cirque québécois, s'inquiète M. Boulay, qui travaille pour FLIP Fabrique depuis près de 10 ans. Sans cette main-d'œuvre, les petites compagnies ne pourront plus opérer, laisse-t-il tomber.

FLIP Fabrique et Machine de cirque font de nombreuses tournées à l’étranger, ce qui les oblige, faute de main-d'œuvre, à recruter et à former du personnel sur place. On va les recruter carrément sur le terrain. Puis on va prendre un travailleur en France qu'on va former là-bas pour faire le travail. [...] L'affaire, c'est qu’on ne finit jamais par les faire venir travailler ici, puis ils travaillent toujours juste à l'étranger, mentionne-t-il.

Portrait d'une femme.

Christina Blache est directrice de production chez Machine de cirque.

Photo : Radio-Canada / Philippe Kirouac

Il y a des projets qu'on va essayer d'adapter, mais il y a peut-être des projets qui vont complètement tomber à l'eau, laisse savoir Christina Blache. On empêche aussi toutes les petites compagnies, qui pourtant embauchent beaucoup et créent beaucoup de main-d'œuvre, de continuer à exister et à travailler avec ces gens-là que l'on a pourtant formés ici même, dit-elle.

Les effets sur l'attractivité internationale

Les conséquences des changements en immigration se font également sentir dans les deux écoles de Québec et Montréal. Auparavant, l’ÉNC utilisait le statut du Québec et du Canada comme capitale mondiale des arts du cirque comme argument de recrutement majeur.

Les artistes du spectacle Six degrés, en plein mouvement, avec des cerceaux.

Les artistes du spectacle « Six°» de FLIP Fabrique. (Photo d'archives)

Photo : Courtoisie / Stéphane Bourgeois

Les étudiants étrangers venaient avec l'assurance de pouvoir intégrer cette communauté artistique renommée à la fin de leurs études. Maintenant que je n'ai plus cet argument-là, les gens nous disent : "Quand je vais finir mes études, quelle est la situation pour que je puisse travailler au Canada?" Ma réponse, elle est très, très incertaine, explique Olivier Leblanc, codirecteur par intérim de l'École nationale de cirque.

Il exprime son inquiétude face au resserrement des critères du permis de travail postdiplôme, illustrant la situation par le cas concret d'un enseignant qui, la journée même de notre entrevue, a été forcé de quitter son poste sur-le-champ après un refus.

Il est venu me voir ce matin et il faut qu'il arrête de travailler aujourd'hui. Dès qu’il a ouvert l’enveloppe, c’était terminé. Il se retrouve le bec à l'eau et, nous également, on se retrouve avec une ressource en moins en milieu de session, comme ça.

Ce départ s'ajoute à celui d'autres employés d’origine latino-américaine, qui travaillaient dans l’industrie depuis au moins cinq ans. Le resserrement des règles fait en sorte que les permis ne se renouvellent pas. Ça s'ajoute à nos collègues des compagnies de cirque qui, en plus de devoir s'inquiéter de leurs nouveaux arrivants, de leurs nouveaux employés, les gens qui vont aller performer avec eux, ils ont aussi la question d'en perdre en cours de route, explique Olivier Leblanc.

Une circassienne manipule plusieurs cerceaux au centre d'un vaste gymnase aménagé pour les arts de la scène.

La circassienne Chira Gauvin de l'École de cirque de Québec.

Photo : Radio-Canada / Patricia Tadros

Face à cette grande instabilité et à la complexité grandissante des refus de renouvellement de permis, l’École nationale de cirque se voit forcée, pour la première fois de son histoire, d'organiser des ateliers avec des avocats en immigration pour tenter d'outiller les étudiants. Ça nous semble être la chose à faire pour permettre à nos étudiants, puis à nos finissants, de maximiser leurs chances, explique M. Leblanc.

Une inquiétude persiste tout de même au sein du monde circassien : celle de voir une expertise se diriger vers des marchés étrangers, au risque de fragiliser durablement la scène locale.

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