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Comme si le Canada était en guerre...

1 week ago 7

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Si le Canada était un pays en guerre, Mark Carney n’agirait probablement pas autrement que ce qu’il fait actuellement. Les annonces de la dernière année en matière d’énergie, de défense et d’infrastructures relèvent visiblement de l’urgence, et leur ampleur, qui se calcule en centaines de milliards de dollars, donne l’impression que le Canada cherche à se défendre contre une attaque, ni plus ni moins.

Depuis qu’il est au pouvoir, le premier ministre multiplie les grandes stratégies à long terme, fait des déclarations qui ne laissent aucune ambiguïté sur l’intention du Canada de prendre ses distances avec les États-Unis et ne cesse de réduire les exigences environnementales du pays. À bien des points de vue, le Canada est en train d’effectuer un virage à 180 degrés.

La crise climatique, qui était au cœur de l’engagement de Mark Carney avant de se lancer en politique, est reléguée au second plan. L’essentiel du plan de match du premier ministre est concentré sur le développement de la production énergétique et sur l’unité canadienne, à un moment où l’Alberta prépare un référendum sur sa place dans le Canada, et à quelques mois d'élections générales au Québec qui pourraient porter au pouvoir un parti qui veut tenir un référendum sur l’indépendance.

D’ailleurs, cet état des choses exaspère le premier ministre de la Colombie-Britannique, David Eby, qui a dit en début de semaine que Mark Carney n'accordait son attention essentiellement qu’aux « séparatistes » et aux projets qui nuisent à l’environnement, comme le pipeline que l’Alberta veut construire vers la côte ouest. La construction de cet oléoduc doit commencer en 2027, ont annoncé Mark Carney et Danielle Smith la semaine dernière.

Alors, si le premier ministre du Canada semble si enclin à céder aux demandes de l’Alberta, se peut-il qu’il considère aujourd’hui que la relation avec les Américains et la possibilité de référendums au pays exigent une réponse historique? Et que cette réponse nécessite, finalement, de reporter les efforts environnementaux à plus tard?

Des menaces américaines sans précédent

Le Canada doit composer avec des tarifs douaniers américains qui ne font que prendre de l’ampleur, avec l’ajout d’un nouveau droit de douane de 25 % sur les produits finis, annoncé au début du mois d’avril par la Maison-Blanche.

Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, et à un moment où s’amorce la révision de l’ACEUM, Washington y va de critiques incessantes sur la prétendue intransigeance du Canada dans les négociations commerciales.

À cela s’ajoute l’annonce, par le sous-secrétaire américain à la Défense, Elbridge Colby, cette semaine, de la suspension de la Commission permanente mixte de défense, le plus ancien comité canado-américain sur ce thème. Le Canada ne fait pas ce qu’il faut pour démontrer un engagement plus ferme en matière de défense, a-t-il déclaré en faisant fi, manifestement, des sommes colossales qui ont été annoncées par Mark Carney dans ce secteur.

Des tarifs, de l’ingérence, des référendums?

Sur le plan de l’unité canadienne, non seulement l’Alberta va tenir un référendum sur son avenir au sein du Canada, en octobre prochain, mais en outre, Mark Carney ne peut écarter la possibilité d’une ingérence américaine dans cette affaire.

Doit-on rappeler les menaces de Donald Trump de faire du Canada le « 51e État » des États-Unis? Et quand le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, affirmait, en janvier dernier, que l’Alberta est un partenaire naturel pour les États-Unis et qu’il faisait référence à la possibilité d’un référendum dans cette province de l’Ouest, plusieurs y ont vu une tentative de Washington de créer de la division au sein du Canada.

Alors, face à la guerre tarifaire, à des pointes d’ingérence américaine dans la politique canadienne et aux forces souverainistes en Alberta et au Québec, le premier ministre du Canada se sent investi d’une véritable mission. Et l’échec, pour lui, n’est certainement pas une option.

C’est pour ça qu’on peut imaginer que Mark Carney mène une véritable politique de guerre. Le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, a souvent évoqué la mémoire de C.D. Howe dans la dernière année pour tenter d’imprimer dans les esprits que le Canada doit relancer son développement industriel et militaire, alors que les menaces américaines se font inquiétantes.

Ministre des chemins de fer, aux origines de la création d’Air Canada, initiateur du gazoduc TransCanada, et ministre des Munitions et des Approvisionnements, puis à la Reconstruction et au Commerce, C.D. Howe a joué un rôle prépondérant dans le développement économique du Canada.

Un économiste me faisait remarquer, la semaine dernière, que dans un contexte de guerre, il n’y a d’autres choix que de renforcer notre base industrielle, manufacturière et énergétique. C’est ce que fait le Canada, selon lui, et Mark Carney le fait vraisemblablement au détriment des engagements du pays en matière d’environnement.

Avons-nous vraiment le choix, me disait cet expert? Serait-il bien approprié de maintenir des exigences environnementales toujours grandissantes si les États-Unis sont en guerre économique avec nous? S’ils ne cherchent plus à solidifier une économie continentale et intégrée, mais davantage à nous ravir des investissements, comme il est peut-être en train de se produire avec Honda, qui a suspendu un investissement de 15 milliards de dollars en Ontario?

Rarement a-t-on vu des engagements aussi massifs depuis la Seconde Guerre mondiale :

  • la Stratégie nationale d’électricité, que vient d’annoncer Mark Carney, prévoit des investissements de 1000 milliards de dollars d’ici 2050 pour doubler la production;
  • la Stratégie industrielle de défense prévoit des investissements de plus de 500 milliards de dollars dans l’approvisionnement, les investissements en capital et les retombées économiques d’ici 2035, avec l’objectif de faire passer la part des marchés publics attribués à des entreprises canadiennes à 70 %;
  • le Bureau des grands projets, annoncé à l’été 2025, a pour objectif d’accélérer le financement et le développement de projets, partout au pays, et de réduire les délais en matière d’approbations réglementaires, notamment sur les exigences environnementales. Depuis l’annonce du Bureau, 15 projets ont été ciblés pour des investissements totalisant 125 milliards de dollars;
  • environ 20 partenariats ont été conclus sur l’économie et la sécurité, sur cinq continents, et 56 accords ont été signés sur les minéraux critiques avec plus de 10 pays, d’une valeur de 18 milliards de dollars;
  • le Fonds pour bâtir des collectivités fortes, évalué à 51 milliards de dollars, a été créé dans le but de construire de nouvelles infrastructures; le gouvernement l’a identifié comme étant un fonds souverain, bien que sa structure diffère des fonds souverains les plus connus dans le monde, notamment en Norvège ou en Arabie saoudite.

Ces annonces relèvent d’un moment d’exception. Sans le dire ainsi, Mark Carney agit comme si le Canada était un pays en guerre. Son discours de Davos a marqué un tournant pour le premier ministre, qui a décidé de transformer en profondeur l’économie canadienne.

Ce discours a fait de Mark Carney une vedette sur la scène internationale. Toutefois, il est bien possible qu’il soit venu toucher un point sensible chez Donald Trump, qui ne l’a tout simplement pas digéré. Ce n’est pas sans conséquence, on le réalise bien, alors que la Maison-Blanche exprime fréquemment de l’hostilité à l'égard du Canada.

L’histoire nous dira si Mark Carney aura eu raison de mener une politique aussi agressive.

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