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Beyrouth : une guerre, un hôpital, trois portraits

2 months ago 24

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BEYROUTH, Liban - Une odeur de brûlé flotte dans la salle d’opération au deuxième étage de l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri, à Beyrouth. Un chirurgien est penché au-dessus du visage d’une blessée de guerre, s’attelant à reconstruire sa mâchoire brisée.

Fatima Skaïki a échappé de très peu à la mort. Cette femme de 47 ans était au volant lorsqu’un missile israélien a frappé sa voiture, il y a cinq jours, dans son village au Liban-Sud. Elle était accompagnée de sa fille de 22 ans et de sa nièce.

Elles ont toutes survécu à la frappe, non sans de graves séquelles. En plus d’une fracture à la mâchoire, Fatima a eu le visage criblé de débris de verre. Sa fille, quant à elle, a complètement perdu la vue, tandis que sa nièce souffre de brûlures au corps.

Chacune d'elles se fait soigner dans un hôpital différent à Beyrouth.

Une femme au visage criblé de débris de verre.

Fatima Skaïki a miraculeusement survécu à une frappe israélienne sur sa voiture, dans un village du Liban-Sud.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Il n’y avait que des femmes dans cette voiture, dit Fatima, indignée, allongée sur un lit dans une chambre de l’hôpital Rafic Hariri, la veille de son opération. On n’avait pas d’armes, on n’allait pas au combat.

Fatima n’a aucun souvenir de l’instant où sa voiture a été frappée. Ce n’est que neuf heures plus tard, à son réveil dans cet hôpital de Beyrouth, à 75 kilomètres de chez elle, qu’elle a compris l’ampleur de ce qui était arrivé.

Je ressens des bouts de verre à l’intérieur de mon œil. Je ressens des débris dans la peau, sur mon visage. Je ne peux pas trop parler, je ne peux pas manger, cela fait seulement deux jours que j’ai pu ouvrir les yeux.

Elle dit ressentir de l’angoisse, à la veille de son opération. Je ne vais plus jamais être la même, ni physiquement ni mentalement, même après l’opération. C’est un choc. Je vis dans la peur pour moi-même, mais aussi pour mes proches, parce que nous vivons dans un pays où la sécurité n’existe pas.

Un soignant exhibe une partie des débris de verre qui ont été retirés du visage de la patiente.

Un soignant exhibe une partie des débris de verre qui ont été retirés du visage de Fatima Skaïki lors de la procédure chirurgicale menée par le Dr Maher Kasti.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Fatima évite de se regarder dans un miroir. Mon apparence m’importe peu, confie-t-elle. Quand je me suis regardée dans le miroir pour la première fois après la frappe, j’ai remercié Dieu. C’est lui qui m'a créée et c’est lui qui peut me ramener à l'état qu’il le souhaite.

En évoquant Dieu, Fatima change soudainement de ton. Ce n’est rien à côté des souffrances de ceux qui se sacrifient pour défendre nos terres face à Israël, lance-t-elle.

De sa chambre d’hôpital, elle peut voir la banlieue sud de Beyrouth, un bastion du Hezbollah très densément peuplé qui est la cible quotidienne de frappes israéliennes. Fatima dit entendre les bombardements tous les jours.

J’ai 47 ans. Israël nous bombarde depuis ma naissance. Je n’ai pas peur. Et je ne devrais pas avoir peur pour le bien de mes enfants, pour que je puisse rester forte et les encourager à aimer la vie, même s’il n’y a pas de vie dans ce pays.

Un médecin penché sur une patiente sur un lit d'hôpital.

Le Dr Maher Kasti parlant avec Fatima avant sa chirurgie à l'hôpital Rafic Hariri à Beyrouth.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Israël a intensifié ses frappes sur le Liban après des attaques du Hezbollah contre son territoire, le 2 mars. Le sud du pays, non loin de la frontière israélienne, est la cible d’attaques quotidiennes et plusieurs de ses villages ont été vidés de leurs habitants, sous la menace d’une incursion de l’armée israélienne.

La guerre a déjà fait plus de 600 morts et 1500 blessés au Liban, et le nombre de déplacés ne cesse d’augmenter, dépassant les 800 000 personnes.

Une fois rétablie de son opération, Fatima ne pourra pas rentrer dans son village, qui est visé par un ordre d’évacuation de l’armée israélienne. Elle ne sait pas où aller avec sa famille, d’autant plus que les refuges de Beyrouth sont saturés et que les loyers sont beaucoup trop chers.

L'entrée de l'hôpital gouvernemental Rafic Hariri de Beyrouth.

L'entrée de l'hôpital gouvernemental Rafic Hariri de Beyrouth.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Il n’est pas question non plus de rester dans l’hôpital Rafic Hariri au-delà de sa période d’hospitalisation. L’établissement public accueille déjà les familles de plus de 200 soignants qui ont été forcés de fuir leur maison en raison des bombardements sur leurs quartiers, notamment la banlieue sud de Beyrouth.

Une infirmière déplacée... à l'hôpital

C’est le cas de Sarah Wehbeh, une infirmière qui travaille dans le département de dialyse de l’hôpital. La femme de 32 ans a quitté sa maison avec ses parents sous les bombes. C’était la panique, j’entendais les avions de chasse au-dessus de nos têtes, raconte-t-elle. Je ne savais pas où ils bombardaient, j’avais l’impression qu’un missile allait nous tomber sur la tête.

Les premières nuits, elle les a passées dans sa voiture, avec sa mère et son père, dans le stationnement de l’hôpital. On est venus ici parce que je me suis dit que c’est l’un des endroits les plus sécuritaires, explique Sarah.

Une femme poussant une boîte remplie de dons de sang.

Sarah Wehbeh n'est pas la seule infirmière déplacée dans l'hôpital gouvernemental de Beyrouth.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

À présent, elle dort avec ses parents dans une chambre du dortoir de l’hôpital. Mais, contrairement à Fatima, Sarah est terrorisée par les déflagrations. Elle fait des crises de panique chaque fois qu'elle entend les frappes sur la banlieue sud, à un jet de pierre de là où elle se trouve.

Le moindre bruit, même celui d'une porte qui claque, me fait sursauter de terreur. Ma peur est devenue bien plus intense, car chaque guerre est pire que la précédente. Alors, avec chaque guerre, la peur grandit encore plus.

Pendant que Sarah nous parle, les « bips » des appareils de dialyse se mêlent au bourdonnement continu d’un drone israélien qui survole la région à très basse altitude. Quand je l’entends, je me dis qu’il va y avoir une frappe, mais je ne sais pas où, dit-elle. C’est terrifiant!

Une main blessée est posée sur une couverture.

L'hôpital gouvernemental de Beyrouth reçoit plusieurs blessés de guerre, étant à proximité de la banlieue sud qui est quotidiennement bombardée par l'armée israélienne.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

Sarah Wehbeh affirme qu’elle parvient à contrôler ses crises de panique lorsqu’elle est occupée au travail. J’essaie de me contrôler devant mes patients et mes collègues parce que je ne veux pas les stresser, explique-t-elle. Mais lorsque je suis avec ma famille, je me laisse aller, je me mets à crier et à pleurer, je commence à courir dans tous les sens, je ne sais plus ni quoi faire ni où aller.

Malgré toute la peur qu’elle ressent, Sarah a tenu à rester à Beyrouth. Je ne veux pas lâcher mon travail, je dois poursuivre ma vocation [d’infirmière] malgré toutes les circonstances par lesquelles on passe.

Un chirurgien qui résiste

C'est ce même sens du devoir qui habite le Dr Maher Kasti, chirurgien et médecin-chef à l’hôpital Rafic Hariri. C’est lui qui a opéré le visage de Fatima Skaïki et qui a reconstitué sa mâchoire fracturée.

Il dit s’attendre à une longue guerre, mais il ne baisse pas les bras pour autant.

De la fumée s'échappe d'un immeuble.

Au Liban, de la fumée s'échappe d'un immeuble dans le centre-ville de Beyrouth qui a été touché par l'armée israélienne après un ordre d'évacuation.

Photo : Getty Images / Adri Salido

Ayant fait ses études en Europe, il refuse de quitter le Liban pour aller s'installer en France ou en Belgique, en dépit des violences qui secouent régulièrement son pays natal.

Comme médecin, d’un point de vue humanitaire, on ne peut pas quitter des gens qui sont bombardés, qui sont blessés, qui ont besoin de nous. Pas du tout, ce n’est pas le cas. [...] Pas sous les bombes.

On se sent utile dans ces situations-là parce qu’on est médecin, mais, en même temps, on devient membre de leur famille, on est trop proche d’eux, décrit-il, en faisant référence aux blessés. On vit la douleur qu’ils vivent et ils le ressentent, c’est mutuel.

Sa hantise? Ne pas pouvoir maintenir un ravitaillement en médicaments et en carburant pour subvenir aux besoins de ses patients d’ici la fin de la guerre.

L'intérieur de l'hôpital.

L'hôpital gouvernemental de Beyrouth est l'un des plus grands de la capitale libanaise.

Photo : Radio-Canada / Rania Massoud

On fait des stocks en prévision [de toute éventualité], mais, en général, au Liban, les réserves sont bonnes pour trois mois, explique le Dr Kasti. On a du stock suffisant pour le moment. Mais est-ce que ça le restera après trois mois? On ne le sait pas.

Nous, les Libanais, on vit au jour le jour, mais parfois c'est par heure, ou par minute, ou par seconde, illustre-t-il. On s'adapte.

Il faut garder son sang-froid.

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