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Empreintes

Texte : Leslie Garrido-Diaz et
Raphaëlle Simonnot

Le battement des tambours traditionnels résonne toujours aux oreilles et dans le cœur de Renord Nsekera, pourtant loin de son Burundi natal. Aujourd'hui installé au beau milieu des Prairies, le Canadien d'adoption tente de perpétuer cet héritage musical.

Renord déménage à Regina en 2015 avec sa femme, Aline, et leur premier enfant, Adonael. Rapidement, la famille établit des liens avec la communauté fransaskoise.

À cette époque, Renord rencontre des membres de la communauté burundaise qui lui font part de leur volonté de créer une troupe de tambourinaires. Heureux de retrouver un lien avec sa culture d’origine, il se propose pour en être le meneur.


Le regard brillant et le sourire aux lèvres, Renord se souvient encore de la troupe qui s’entraînait près de chez lui lorsqu’il était enfant, au Burundi. C’est vers l'âge de 10 ans qu’il est devenu tambourinaire à son tour. Et cette passion ne l’a jamais quitté depuis.
Quand Jean de Dieu Ndayahundwa a rencontré Renord, il n’y avait que quatre tambourinaires. Les deux hommes se sont très vite entendus et partageaient leur rêve de faire connaître et résonner la musique rythmée de la nouvelle troupe Abahebera.

L’actuel président de la communauté burundaise de Regina insiste sur l'accueil chaleureux que Renord réserve à chaque recrue dans la troupe.

Photo : Radio-Canada / Frédérique Cyr MichaudFrédérique Cyr MichaudFrédérique Cyr Michaud
Chaque semaine, les membres de la troupe se réunissent pour répéter. L'auditorium de l'Association communautaire fransaskoise de Regina (ACFR) plonge alors dans une atmosphère solennelle. La salle devient témoin d'un rituel musical.


Avant le tumulte des tambours, il y a ce temps suspendu pendant lequel les membres de la troupe s'habillent ensemble. Les vêtements gris de sport viennent se mêler aux tenues de couleurs rouge, blanche et verte, soigneusement sorties des sacs à dos.
Les lumières s’éteignent. Renord lance un cri en kirundi – langue du Burundi – qui brise le silence et auquel les autres répondent d’une seule voix. Ils ne sont plus de simples musiciens, mais des guerriers, comme leurs ancêtres avant eux.

Les hommes portent fièrement leur tambour sur leur tête et forment un demi-cercle autour du meneur, qui se tient près du tambour central. Tous font résonner leur instrument avec force, accélérant en même temps les battements de cœur du public. Les vibrations des percussions et des chants se mélangent, plongeant ainsi les musiciens dans une sorte de transe.
« Le tambour central joue un grand rôle; c’est celui qui donne le coup d’envoi à tous les autres. C’est très technique. Tout le monde dépend de toi. »

Le tambour burundais, aussi appelé ingoma, est un instrument traditionnel construit avec du bois du Burundi et recouvert de peau de vache tannée. Souvent, il est peint aux couleurs du drapeau national : le rouge pour l’amour de la patrie et le sang versé pour l'indépendance du pays; le blanc, qui symbolise la paix; et le vert, pour la prospérité du pays.

Ernest Ntawuhorageze travaille main dans la main avec Renord pour transmettre l’art du tambour aux jeunes générations. Comme un gardien du savoir, le président de la troupe Abahebera explique que le tambour du Burundi est un symbole sacré du pouvoir et de la vie.

L’instrument, qui a été inventé par le premier roi burundais entre le 16e et le 17e siècle, était si sacralisé que l’homme n’osait pas le regarder directement. Il symbolisait le lien entre le monde des ancêtres et celui des vivants. Selon la tradition ancestrale, le tambour est une entité féminine que seuls les hommes peuvent courtiser et manipuler.

Renord a transmis sa passion à son fils, Adonael, il y a trois ans. Son aîné venait assister aux répétitions de la troupe après chacun de ses entraînements de basketball dans le gymnase à côté. Petit à petit, il a développé l’envie de devenir lui aussi tambourinaire.

« Quand j’étais petit, il y avait un adage dans notre culture et communauté burundaise qui disait que quand tu perds ta culture, tu perds aussi ta personnalité. »

Comme plusieurs jeunes de la troupe, Andy Mucowintore a commencé à battre le tambour auprès de son père. Celui qui s’est initié à l’instrument à 12 ans poursuit, année après année, l’apprentissage de son héritage culturel grâce au travail de Renord.

Noé Clet a rejoint la troupe en février 2026. Après deux heures de répétitions, le petit garçon de 9 ans a le sourire aux lèvres.
« Pour moi, battre le tambour me rapproche de mes ancêtres. Je veux faire quelque chose qui représente mon pays d’origine. »

Doyen de la troupe, Dominique Ndayikeza a aussi fait ses débuts sur le tambour à l’âge de 9 ans. Arrivé au Canada il y a tout juste un an, il a trouvé au sein du groupe Abahebera la possibilité de garder un lien avec son Burundi natal. Quand Renord bat le tambour, ça le ramène à ses souvenirs d'enfance; il sent son âme de guerrier se réveiller.

À la maison après la répétition, la langue traditionnelle du Burundi, le kirundi, se mélange naturellement au français. Aline et Renord sont fiers de voir leurs enfants adopter la culture canadienne, sans pour autant oublier leurs racines.

Les trois filles d'Aline et Renord assistent souvent aux répétitions des tambourinaires. Léana, Noélie et Ysaline observent, écoutent, mais ne touchent pas, puisque c’est une tradition réservée aux hommes. Ces jeunes curieuses feront plutôt de la danse burundaise, un héritage que leurs parents les encouragent à explorer.
« On a choisi le Canada parce que c’est un pays ouvert à tout le monde qui vient chercher du travail, qui vient bâtir un pays ensemble. »

Aline et Renord sont impliqués dans la communauté fransaskoise depuis leur arrivée. Elle est enseignante de français, et lui a été, entre autres, employé de l’Association des juristes d’expression française de Regina. Il a aussi rejoint à titre de bénévole l’Association communautaire fransaskoise de Regina en 2025.
Renord est l’un des nouveaux leaders de la communauté francophone de la Saskatchewan, selon le président de l’Assemblée communautaire fransaskoise, Denis Simard. Ce dernier estime que le meneur de la troupe Abahenera est un bon exemple du vivre ensemble : L’engagement de Renord est la définition même de la Fransaskoisie : une invitation au multiculturalisme.

Chaque 1er juillet, Renord et les membres de sa troupe sont fiers de présenter un pan de leur culture. Comme un symbole fort, ils performent devant le public pour célébrer à la fois la fête du Canada et l’indépendance du Burundi (1er juillet 1962).

Crédits
- Journalistes : Leslie Garrido-Diaz et Raphaëlle Simonnot
- Visuel : Leslie Garrido-Diaz et Matt Howard
- Designer : Ariane Pelletier
- Édimestre : Martin Bruyère
- Réviseure : Catherine Bélanger
- Édition et cheffe de projets numériques : Marylène Têtu


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