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Au Liban, la fatigue monte, les tensions aussi

2 months ago 10

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« Deux guerres en deux ans, c’est trop! »

Hayat a du mal à y croire. À 50 ans, elle se retrouve de nouveau déplacée, tout comme des dizaines de milliers de Libanais qui, depuis lundi, fuient les bombardements israéliens.

Je dors dans la voiture, je n’ai nulle part où aller, j’ai mal partout, lâche cette résidente de la banlieue sud de Beyrouth, une région densément peuplée, sous l'influence du Hezbollah, qui est régulièrement la cible de frappes israéliennes depuis deux ans.

Assise sur une chaise en plastique sur le bord d’une rue en plein centre-ville de Beyrouth, elle allume nerveusement une cigarette, entourée de huit membres de sa famille, dont de jeunes enfants.

On n’en peut plus!

Des déplacées assises dans un centre d'accueil à Beyrouth, avec leurs enfants.

Des déplacées assises dans un centre d'accueil à Beyrouth, avec leurs enfants.

Photo : Radio-Canada / Mohammad Yassine

Une première escalade militaire a opposé le Hezbollah à l’armée israélienne en novembre 2024, après que le parti chiite libanais a ouvert un front avec l’État hébreu pour soutenir son allié palestinien, le Hamas, dans la bande de Gaza.

Une trêve a été conclue deux mois plus tard, mais les deux parties l’ont largement ignorée : Israël a poursuivi ses frappes contre le pays, de manière sporadique, disant viser des cibles du Hezbollah, tandis que ce dernier a toujours refusé de rendre ses armes.

Cette trêve, déjà volatile, a fini par voler en éclats cette semaine après une attaque du Hezbollah contre le territoire israélien, en riposte à la guerre israélo-américaine contre l’Iran, son parrain.

Depuis, Israël a intensifié ses frappes contre le Liban et a entamé une incursion militaire dans le sud du pays dans le but de créer une zone tampon à sa frontière. Des dizaines de localités ont ainsi été appelées à être évacuées, y compris la banlieue sud de Beyrouth. Le ministère de la Santé fait état de 102 morts et 638 blessés dans les frappes israéliennes depuis lundi.

De la fumée s'échappe d'immeubles bombardés par Israël à Beyrouth.

De la fumée s'échappe d'immeubles bombardés par Israël à Beyrouth, le 4 mars 2026.

Photo : Getty Images / AFP / IBRAHIM AMRO

Nombreux sont les déplacés qui, comme Hayat, se sont retrouvés à dormir dans les rues de Beyrouth, par manque de places dans les refuges. C'est le cas d'Ahmad Zbib qui a fui son village natal dans le Liban-Sud avec sa femme et ses deux enfants âgés de six ans et de huit ans.

Ces enfants n’ont connu que la guerre et les violences, dit ce quarantenaire en regardant ses petits jouer dans la rue.

Le coffre de son 4x4 rouge est plein à craquer : valises, draps, caisses de bouteilles d’eau, une lampe d’urgence…

Il en sort une mallette : Tous nos papiers sont là, explique-t-il. On les garde toujours rangés ici au cas où nous devons quitter la maison en catastrophe, comme cela a été le cas il y a quelques jours.

Deux hommes et une femme sont assis sur des chaises en plastique non loin d'une voiture.

Ahmad, à gauche, est assis avec sa famille dans une rue du centre-ville de Beyrouth. Ils dorment sur place, par manque d'abris disponibles.

Photo : Radio-Canada / Mohammad Yassine

Réveillés en sursaut par de fortes déflagrations, lundi à l’aube, Ahmad et sa famille ont pris la route vers Beyrouth dans l’espoir d’y trouver un refuge. Mais avec le flux de déplacés qui augmente de jour en jour, les abris dans la capitale ont rapidement atteint leur pleine capacité.

J’ai essayé de monter une tente pour abriter mes enfants et ma femme, mais la police est rapidement intervenue pour m’en empêcher, raconte-t-il.

Nous n’avons plus rien, on habite dans la rue maintenant. Il n’y a pas de toilettes, il n’y a pas de toit. On passe la journée sous le soleil et, la nuit, on dort dans le froid.

Ahmad tente de garder son sang-froid, mais sa patience s'amenuise. Je ne peux pas dormir dans la rue comme ça encore longtemps, dit-il. Non, je préfère rentrer chez moi, dans le Sud, malgré les bombardements. Je préfère mourir dans ma maison plutôt que de mourir dans la rue.

Ahmad Zbib, assis avec son fils.

Ahmad Zbib, assis avec son fils.

Photo : Radio-Canada / Mohammad Yassine

Pourtant, à 800 mètres de là, une cellule de crise a été mise en place par la municipalité de Beyrouth pour aider des déplacés démunis, comme Hayat et Ahmad.

Le gouverneur de Beyrouth, Marwan Abboud, est sur place pour surveiller le déroulement des opérations. Autour de lui, des dizaines de fonctionnaires s’activent aux côtés d’une équipe de la Croix-Rouge : certains mettent à jour la base de données avec le nombre de refuges ouverts, d’autres répondent aux appels d’urgence.

Une équipe de la Croix-Rouge travaille au sein de la cellule de crise mise en place par la municipalité de Beyrouth.

Une équipe de la Croix-Rouge travaille au sein de la cellule de crise mise en place par la municipalité de Beyrouth.

Photo : Radio-Canada / Mohammad Yassine

La situation à Beyrouth est difficile, concède le gouverneur. L’État libanais veille à ce que tous les citoyens soient bien logés et bien nourris, mais il se débrouille avec ses propres moyens qui sont limités.

À ce jour, 69 écoles publiques ont été reconverties en centre de refuge dans la capitale, pour accueillir près de 23 000 déplacés. Au total, le Liban compte plus de 84 000 déplacés répartis dans près de 400 centres d’accueil à travers le pays.

Selon M. Abboud, les ressources sur le terrain sont réduites en comparaison avec la dernière crise humanitaire, survenue lors de la guerre de novembre 2024.

La situation économique est plus grave qu’avant, et les déplacés sont plus nombreux, et puis aussi, nous, les gens de l’État, on est fatigués.

Un homme portant une veste et une chemise blanche est debout devant un écran montrant des données.

Marwan Abboud, gouverneur de Beyrouth.

Photo : Radio-Canada / Mohammad Yassine

Contrairement à il y a deux ans, les ONG ne sont pas au rendez-vous, selon lui.

Ces derniers mois, des dizaines d’organisations humanitaires ont dû fermer leurs portes en raison d'importantes coupes dans l’aide étrangère en provenance des États-Unis et de l'Europe. Plusieurs de ces organismes dépendaient notamment de l’agence de développement américaine USAID, dont les programmes ont été abolis par l’administration Trump.

Cette absence est ressentie sur le terrain par les déplacés.

Oum Hussein, qui a trouvé refuge dans la même école où elle s’était réfugiée il y a deux ans, déplore le manque de ressources. Avant, on pouvait dormir sur des matelas, on avait droit à une couverture pour nous tenir au chaud, un oreiller…, dit-elle. Mais regardez autour de vous, il n’y a rien. Je dors par terre.

Une femme drapée de noir est assise.

Oum Hussain, une déplacée qui a dû fuir les bombardements israéliens dans le sud du Liban.

Photo : Radio-Canada / Mohammad Yassine

Cette femme âgée d’une cinquantaine d’années, drapée de noir, est assise sur un matelas de fortune, épais de quelques centimètres à peine. Derrière elle, un petit sac rempli de quelques vêtements lui sert d’oreiller.

Nos conditions de vie sont vraiment déplorables.

Tout comme Ahmad, elle souhaite elle aussi rentrer chez elle, dans le sud du Liban, pour mourir sous les bombes, à la maison. Je ne peux pas vivre comme ça très longtemps.

Plusieurs des déplacés interrogés, en grande majorité des personnes issues de la communauté chiite, sont très critiques envers le Hezbollah, mais hésitent à le pointer directement du doigt.

Une femme ayant fui la banlieue sud de Beyrouth accuse les responsables du parti pro-iranien de ne pas en faire assez pour protéger sa communauté. Pourquoi est-ce qu’on continue de les appuyer s’ils sont incapables de nous protéger?, lance-t-elle, préférant garder son identité anonyme pour parler librement.

Nous, on sacrifie nos enfants, nos maisons, notre vie. Mais que font-ils pour nous, eux? Ça ne change rien pour eux si on vit ou si on meurt. Nous sommes les seuls perdants après tout.

Des enfants dans une cour d'école où du linge est accroché pour sécher.

La crise des déplacés s'aggrave de jour en jour au Liban.

Photo : Radio-Canada / Mohammad Yassine

Des tensions sont aussi palpables dans certaines régions libanaises – notamment celles à majorité chrétienne et druze – qui ont été jusque-là épargnées par les bombardements israéliens. Israël a récemment élargi ses opérations, frappant des zones qui ne sont pas sous l’influence du Hezbollah, disant cibler des membres du parti chiite réfugiés dans l’est ou le nord du pays.

Nous ne voulons pas d’agents iraniens chez nous, dit sans détour un habitant de Baabda, une localité située non loin de la banlieue sud de Beyrouth, où un hôtel a été visé par une frappe, mercredi, faisant onze morts. Il fait référence au Hezbollah, qui a été créé avec le soutien de l'Iran en 1982, après l'invasion israélienne du Liban.

De quel droit est-ce que le Hezbollah veut nous entraîner tous en guerre avec lui?, s’insurge-t-il encore, préférant parler sous le couvert de l'anonymat. C’est son problème s’il est lié à l’Iran, pas le nôtre, nous n’avons pas à payer le prix avec lui.

Le Hezbollah lance quelques petites roquettes vers Israël qui n’ont aucun impact sur le terrain, alors qu’il sait très bien qu’en riposte Israël est capable de détruire le Liban en entier.

Le Hezbollah est considéré comme une organisation terroriste par plusieurs pays, dont le Canada. Plus récemment, le gouvernement libanais a annoncé qu'il considère désormais ses activités comme étant illégales.

Ils transportent leurs effets personnels.

Les clients quittent un hôtel endommagé par une frappe aérienne israélienne à Baabda, à l'est de Beyrouth, au Liban, le mercredi 4 mars 2026.

Photo : Associated Press / Hussein Malla

Mais pour Diana, une déplacée, la communauté chiite n’a pas le choix que de se tenir avec le Hezbollah. Les Libanais qui ne vivent pas proches de la frontière avec Israël ne connaissent pas notre réalité, explique-t-elle. Eux, ils veulent en finir avec le Hezbollah, mais le parti est le seul qui est capable de tenir tête aux Israéliens qui nous ont déjà occupés par le passé.

L’armée israélienne, qui a entamé une incursion terrestre, a occupé le Liban-Sud entre les années 1980 et l’année 2000. Les troupes israéliennes étaient même arrivées jusqu’à la capitale libanaise en 1982, alors que le pays était plongé en pleine guerre civile.

Si on est avec le Hezbollah, c’est parce que l’État libanais a, pendant longtemps, été complètement absent de la région frontalière, dit Diana. On a été laissés à notre sort.

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