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À Taïwan, les écoliers apprennent le sens du bien commun un balai à la main

3 weeks ago 41

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Par un lundi matin, une mélodie retentit dans les haut-parleurs de l’école primaire Cha Jiao du Nouveau Taipei. Un professeur annonce le début de la semaine.

Les élèves enfilent un léger manteau de pluie et sortent tous à l’extérieur, dans la cour, sous une pluie fine. Dans cette école, le début des classes se passe de cahiers et de leçons de mathématiques.

Des élèves attrapent des balais pour balayer les corridors et la cour jonchée de feuilles mortes. D’autres vident les bacs de recyclage et vont faire le tri des matières dans un petit bâtiment aménagé à l’arrière de l’école.

Trois garçons frottent en vitesse les urinoirs des toilettes de l’école pendant qu’une musique entraînante joue dans les haut-parleurs.

Pendant vingt minutes chaque matin, de 8 h 20 à 8 h 40, la journée commence par le ménage et, à Taïwan, cette routine fait partie de l’éducation.

Quand les espaces publics sont propres, on se sent plus à l’aise et ça aide à se concentrer, explique Wei-Shao Chen, un élève de sixième année.

À l’école primaire Cha Jiao, les élèves sont répartis en différents groupes d’âge pour effectuer le ménage. Les plus vieux guident les plus jeunes dans les différentes tâches.

Contrairement à ce qui se fait dans d’autres écoles de Taïwan, il n’y a pas de concours ou de prix remis à la classe la plus propre. L’école Cha Jiao mise sur la coopération.

Corvée de ménage à l’école primaire Cha Jiao.

Corvée de ménage à l’école primaire Cha Jiao.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

On ne veut pas que ce soit une corvée, explique Huey Tyng Hsieh, responsable des enseignants. On veut que ça devienne naturel. À force de le faire tous les jours, les enfants deviennent plus attentifs à leur environnement et ils ramassent spontanément les déchets qui traînent.

Au-delà du simple ménage, le système scolaire taïwanais cherche à inculquer un sens des responsabilités collectives.

L’idée derrière tout ça est que les espaces publics appartiennent à tout le monde et que chacun doit contribuer à les préserver et à éviter de les salir.

Pour plusieurs élèves, cette discipline finit par devenir un réflexe.

Shu-Yi Wu, un élève de 12 ans, supervise le tri des matières recyclables dans son école.

Ce responsable de la protection de l’environnement aide les plus jeunes à catégoriser correctement les matières apportées dans le petit bâtiment à l'arrière de l’école.

Son engagement environnemental est devenu un réflexe à l'extérieur des murs de l’établissement.

J’apporte toujours un sac avec moi quand je me promène dans les rues. Si je vois des déchets par terre, je les ramasse et je les garde jusqu’à ce que je trouve une poubelle, dit Shu-Yi Wu.

Shu-Yi Wu, 12 ans.

Shu-Yi Wu, 12 ans.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

Cette habitude est loin d’être exceptionnelle à Taïwan. Dans les rues de Taipei, les poubelles publiques sont rares.

Les déchets au sol sont pourtant presque inexistants dans les grandes villes, mais ça n’a pas toujours été le cas.

D’île aux déchets à modèle environnemental

Dans les années 1980 et 1990, Taïwan faisait face à d’importantes crises liées à la gestion des déchets.

Des montagnes d’ordures s’accumulaient près des centres urbains et certaines municipalités se disputaient même l’emplacement des sites d’enfouissement.

Taïwan était surnommée à l’époque l’île aux déchets.

Elle est maintenant souvent citée comme un modèle de gestion environnementale en Asie.

Même si les écoles avaient commencé à sensibiliser les élèves à l’écologie, en 2010, le gouvernement taïwanais a adopté la Loi sur l’éducation environnementale qui est entrée en vigueur l’année suivante.

La loi oblige toutes les écoles primaires et secondaires à offrir un minimum de quatre heures de formation environnementale par année. Des amendes sont imposées à celles qui ne le font pas.

L'étape du recyclage à l’école primaire Cha Jiao.

L'étape du recyclage à l’école primaire Cha Jiao.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

Les fonctionnaires doivent eux aussi suivre des formations obligatoires.

Pour le directeur de l’école Cha Jiao, Hung-Chang Sung, l’impact de cette approche se fait sentir bien au-delà des salles de classe.

Ça développe un sens des responsabilités partagées. Une fois adulte, on est beaucoup plus attentif. On évite de causer des torts inutiles en jetant ou en produisant des déchets, explique Hung-Chang Sung. 

Selon lui, cette culture de la responsabilité est également liée à la réalité géographique de Taïwan.

Nous sommes une petite île de 24 millions d’habitants. La gestion des déchets représente un énorme défi pour le gouvernement et pour les citoyens, ajoute-t-il.

Des règles contraignantes qui portent leurs fruits

L’éducation n’est toutefois qu’une partie de l’équation.

À partir de la fin des années 1990, Taïwan a aussi adopté des politiques publiques beaucoup plus contraignantes pour encourager la réduction des déchets.

À Taipei, les citoyens doivent acheter des sacs officiels du gouvernement pour leurs ordures ménagères. Donc, plus ils jettent, plus ils paient.

Les sacs ne peuvent pas simplement être déposés sur le trottoir. Chaque soir, les citoyens doivent apporter eux-mêmes leurs déchets et leurs matières recyclables directement aux éboueurs et aux camions qui circulent dans les rues.

 Depuis des décennies, les notes de « Für Elise » de Beethoven ou de « La Prière de la jeune fille » de Tekla Badarzewska-Baranowska signalent aux ménages taïwanais qu'il est temps de sortir leurs poubelles.

Depuis des décennies, les notes de « Für Elise » de Beethoven ou de « La Prière de la jeune fille » de Tekla Badarzewska-Baranowska signalent aux ménages taïwanais qu'il est temps de sortir leurs poubelles.

Photo : Getty Images / AFP / I-HWA CHENG

Le passage des camions à ordures est annoncé dans les quartiers par la Lettre à Élise de Beethoven, devenue la mélodie des ordures à Taïwan.

La philosophie du gouvernement est d’importuner ceux qui veulent jeter des déchets et polluer. Moins c’est facile de jeter des déchets, moins les gens en produisent et plus ça encourage la responsabilité individuelle, explique Shin-Cheng Yeh, spécialiste en mesure du développement durable et en éducation environnementale à la National Taiwan Normal University.

Cette logique explique aussi pourquoi les poubelles publiques sont si peu nombreuses à Taipei. Il faut parfois en chercher en parcourant de nombreux coins de rue.

Le professeur Yeh croit que les villes nord-américaines devraient tenter ce modèle.

3:47

Le reportage de Philippe Leblanc

Dans les marchés traditionnels de Taipei, cette culture environnementale est visible jusque dans les habitudes de consommation.

Ces marchés animés constituent encore aujourd’hui le cœur de la vie quotidienne dans plusieurs quartiers de la capitale.

On y trouve des légumes frais, du poisson, de la viande et des plats préparés.

Dès le matin, les travailleurs viennent y faire leurs courses et acheter leur déjeuner ou dîner.

Shaedra Fang, une jeune professionnelle dans la trentaine, transporte ses achats dans des contenants réutilisables en verre.

Quand j’étais plus jeune, pour les plats à emporter, on utilisait tous du plastique. C’était tellement pratique, raconte-t-elle.

Shaedra Fang au marché.

Shaedra Fang au marché.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

Mais la réduction des déchets et des microplastiques est devenue une priorité pour de nombreux citoyens, autant pour des raisons environnementales que de santé publique.

On veut créer un environnement agréable pour nos voisins, nos enfants et même les visiteurs. Ça fait partie de notre qualité de vie et de l'image qu’on projette, dit Shaedra Fang.

Selon Zheng-Shun Hang, un jeune résident de Taipei qui vend des produits bio, il existe aujourd’hui un véritable consensus social autour de la propreté urbaine.

Jeter ses déchets dans la rue ou les endroits publics est très mal vu et, si on le faisait, les voisins nous le reprocheraient, croit-il.

Cette transformation de l’approche face aux déchets touche même des événements d’une ampleur gigantesque.

Le pèlerinage de Mazu, déesse de la mer vénérée à Taïwan, est un des plus grands rassemblements religieux de la planète.

Il attire chaque année des millions de fidèles lors d’une marche de neuf jours à travers l’île.

L’événement à mi-chemin entre procession religieuse et festival populaire générait autrefois des quantités considérables de déchets.

Nettoyage au marché Mazu.

Nettoyage au marché Mazu.

Photo : Radio-Canada / Afore Hsieh

Lisa Lin, une résidente de Taipei, a contribué à mettre en place des stations de lavage et des kiosques de vaisselle réutilisable le long du parcours.

Si on dit aux fidèles que Mazu veut qu’on fasse de bonnes actions, les gens écoutent, dit-elle en souriant.

Ramasser ses déchets devient alors une forme de geste spirituel.

Des milliers de bénévoles participent aussi au nettoyage des rues après les célébrations.

Sheng-Yu Huang, qui supervise une équipe de bénévoles depuis 30 ans, affirme remarquer une différence importante par rapport aux années précédentes.

Il y a moins de déchets qu’avant cette année. Le nettoyage est beaucoup plus rapide. Ça pourrait même être terminé en deux heures, dit-il.

L’élève Wei-Shao Chen.

L’élève Wei-Shao Chen.

Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

À l'école primaire Cha Jiao du Nouveau Taipei, les élèves rangent leurs balais avant d’entrer en classe.

La journée scolaire peut commencer, mais la leçon apprise avant le début des cours les suivra toute leur vie.

La propreté devient une habitude. Ensuite, on peut la transmettre à nos enfants, dit l’élève Wei-Shao Chen.

Penser aux autres et prendre soin de l’environnement est déjà devenu un réflexe naturel.

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