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À Montréal, l’archipel contre les dépendances : « le momentum »

2 months ago 15

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Dans cet archipel d’îles de services peu ou pas connectées, le moindre grain de sable dans l’engrenage peut tout faire déraper et le risque de replonger dans « l’océan des dépendances » est immense. Ce texte est le premier d’une série de quatre.

L’immense wampum en verre, réalisé en collaboration avec le Musée d’art contemporain de Montréal, trône à l’entrée du Centre d’amitié autochtone de Montréal. Une installation lourde de symboles : chaque petit carré a été dessiné par une personne fréquentant le centre.

Cet objet diplomatique et sacré témoigne de l’importance des petites attaches qui permettent de créer un tout solide, même si chaque carré est fragile.

Une femme et un homme jouent aux cartes sous un grand wampum accroché près d'eux.

Le wampum installé au Centre d'amitié autochtone est constitué de petites tuiles de verre dessinées par des gens qui fréquentent l'endroit.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Sous le wampum, des navigateurs de Médecins du monde jouent une partie de cartes avec quelques bénéficiaires qui attendent le petit-déjeuner. Isabelle Crystal Boudreault entre, les salue d’un large sourire et monte rejoindre l’infirmière praticienne spécialisée Lucie-Catherine Ouimet.

Depuis septembre 2023, la clinique de proximité en santé autochtone ne désemplit pas. Une deuxième clinique a même ouvert ses portes dans les locaux de Projets autochtones du Québec (PAQ) en novembre dernier.

Avec ou sans rendez-vous, tout le monde peut venir. Mais ici, on vise surtout les personnes autochtones sans logis à Montréal. Selon le rapport sur l'itinérance au Québec publié en 2023, les Autochtones sont fortement surreprésentés à Montréal, comptant pour 13 % des sans-abri, alors qu’ils représentent moins de 1 % de la population totale.

Tous mes patients n’existent pas dans le système, lâche l’infirmière d’origine anishinabe Lucie-Catherine Ouimet, alors qu’elle range un tube après une prise de sang. Selon une évaluation effectuée par deux chercheuses autochtones, 95 % des patients de la clinique n’ont pas de médecin de famille.

Il y en a qui viennent et qui me disent qu’ils n’iraient jamais dans le système de santé, que c’est la première fois qu’ils consultent en 30 ans. On part de loin! poursuit-elle juste avant d’accueillir Isabelle Crystal Boudreault, qu’elle suit depuis presque quatre ans.

Une minute à la fois

Isabelle Crystal Boudreault marche dans la rue.

Isabelle Crystal Boudreault a eu une vie difficile, mais elle n'abandonne pas sa quête de sobriété pour autant.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Pour cette patiente mi’kmaw, ce n’est pas un jour à la fois, mais une minute à la fois. Ma santé physique et mentale est précaire, souffle-t-elle, tout en vérifiant si son maquillage est bien fait. Il cache quelques traces de coups de poignard la semaine précédente. Ça a bien guéri, observe l’infirmière.

Isabelle Crystal Boudreault y va à tâtons pour raconter son histoire. Elle commence par évoquer quelques moments d'enivrement, qu’elle mime en se pinçant le nez, parce que boire, elle n’aime pas ça. Puis au fil de la discussion, le tableau s’assombrit. Est-ce qu’elle a déjà fait des rechutes?

Elle éclate de rire. Car elle sait que ça fait partie du rétablissement. Oh, mon Dieu, j’ai arrêté souvent. Tout le temps des rechutes. J’ai sept enfants et je n’ai jamais consommé avec eux ni quand j’étais enceinte, donc j’ai été sobre au moins sept ans, lance-t-elle en joke, comme elle dit, avant de revenir sérieuse.

Car la drogue dure, le crack, est toujours venue éteindre le mal tapi, toujours prêt à ressurgir. Cet aveu n’est pas évident pour cette femme qui veut se tenir digne malgré la rue et sa violence, les enfants retirés par la protection de la jeunesse, sa propre histoire.

Petite, on l’a retirée à sa mère et placée dans une famille où elle ne s’est jamais sentie à sa place, ce qui l’a brisée dès l’enfance. Son adolescence était tout aussi difficile, marquée par une dépendance affective, alors forcément, tu cours après les mauvaises personnes.

Pendant 20 ans, elle a fréquenté un compagnon violent, mais personne n’entendait ses appels à l’aide, selon son récit. Ses enfants lui ont été retirés, et sa vie a été ponctuée par de multiples plongeons dans la dépendance et de nombreuses tentatives pour sortir la tête hors de l’eau.

Isabelle Crystal Boudreault met une boucle d'oreille.

Isabelle Crystal Boudreault est motivée, entre autres, par ses enfants dans sa quête de sobriété.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Elle ajuste ses grosses boucles d'oreilles perlées, remet son beau manteau blanc. Depuis un mois, elle essayait d’être sobre quand on l’a rencontrée. Elle aime sa chambre individuelle au refuge PAQ-2, mais, poursuit-elle du même souffle, difficile de tenir le cap contre vents et marées. La veille, un jeune a fait une surdose à côté d’elle. Il avait pris une seule puff.

Fentanyl, dit-elle avec un signe de tête de dépit.

Cette fois, Isabelle Crystal se convainc : elle veut s’en sortir, être heureuse, avoir ses enfants. Lucie-Catherine Ouimet l’accompagne dans ses démarches, mais ça ne va pas bien dans la rue, insiste-t-elle.

Plus de 7 de ses patients sur 10 sont aux prises avec des problèmes liés à la consommation d’alcool. De plus, 30 % des consultations sont liées à une dépendance de manière générale.

La crise de la rue à Montréal

Montréal traverse une crise qui ne cesse de prendre de l’ampleur.

Avant la clinique, je ne sais pas comment ils faisaient. C’était au petit bonheur la chance, indique l’infirmière tout en préparant de quoi faire une séance de purification pour Isabelle Crystal, émue et fatiguée par le partage de son histoire.

Lucie-Catherine Ouimet tient un bol de sauge brûlante qui dégage une petite fumée.

Lucie-Catherine Ouimet intègre des pratiques traditionnelles, comme la purification à la sauge dans son travail.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Nous, on les prend où ils sont rendus, puis on les accompagne quand ils sont prêts à aller ailleurs, mais la vérité est que tout le monde n’est pas prêt à arrêter tellement la douleur est profonde. La consommation est vraiment plus un symptôme de trauma intergénérationnel, insiste Lucie-Catherine Ouimet.

Elle se souvient de cette patiente, maintenant décédée, qui a tant voulu arrêter. Mais quand elle essayait, elle avait tellement mal en dedans qu’elle n'en était pas capable. Isabelle Crystal décrit de quoi est faite sa minute actuelle : avoir un vrai logement à elle, aller voir le bonhomme lunettes, car elle en a besoin depuis 10 ans, mais n’y est jamais allée à cause de la consommation ou de la dépression.

La prochaine étape pourrait être l’unité d’hospitalisation du CHUM ou une thérapie dans un centre de traitement de dépendances. Avec une grande honnêteté, elle souffle qu’elle a déjà demandé. Elle n’était pas prête. Je me garrochais quand je me disais : "Oh je suis tannée de consommer!". Mais ça ne marche pas comme un coup de baguette magique.

Tu veux y aller sur un coup de tête… ou repartir sur la drogue sur un coup de tête. C’est de même qu’on vit quand on consomme. Ce sont des coups de tête. Ça nous prend de suite, car peut-être tantôt, ça nous prendra plus!

Au moment d’écrire ces lignes, la femme est retombée dans une minute plutôt sombre… à nouveau.

Isabelle Crystal Boudreault s'imprègne de fumée de sauge.

L'ajout de pratiques traditionnelles dans les traitements et les services peut aider les patients et les patientes à tenir bon dans leur processus de guérison.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le momentum

La navigatrice autochtone Morgana Lefebvre tente, comme elle peut, de capter et maintenir le momentum des personnes qui veulent s’en sortir, relate-t-elle en tirant un paquet de cartes neuf de son sac. Le précédent, elle a dû le donner à quelqu’un. Elle en a toujours en réserve : c’est un élément aussi important que les chaussettes, les gants ou encore les ponchos quand il pleut.

Le simple fait de leur donner, de faire une partie de cartes avec eux, est un bon moyen d’aider à garder leur esprit occupé, explique-t-elle.

Navigatrice avec Médecins du monde depuis peu, cette Mi’kmaw de la Première Nation Ugpi'Ganjig (Eel River Bar, Nouveau-Brunswick) travaille au Centre d’amitié depuis cinq ans. Elle accompagne les personnes lors des rendez-vous, pour aller à la pharmacie, appelle pour s’assurer que ça va, passe où ses clients ont l’habitude de traîner.

Le seul fait de leur parler peut souvent être un grand soulagement au stress et les aider à rester sobres, précise-t-elle en mélangeant les cartes.

Morgana Lefebvre sourit en brassant des cartes.

Selon Morgana Lefebvre, le simple fait de jouer aux cartes est une distraction qui peut faire toute la différence pour aider une personne en quête de sobriété. Se changer les idées est crucial pour éviter de retomber dans un cycle de consommation.

Photo : Autre banques d'images / Marie-Laure Josselin

C’est très difficile de rester sobre, lâche celle qui a grandi avec une mère qui consommait drogue et alcool. Son frère est sobre. Sa nièce vit dans la rue et consomme malgré le fait qu’elle voulait s’en sortir. Si vous n’avez pas une position prioritaire, ou si vous avez une heure d’attente pour qu’ils vous voient à l'hôpital, ça peut être trop. Et c’était toujours ça avec ma nièce, renchérit Morgana.

L’heure de trop peut en sembler trois lorsqu’on affronte l’urgence du corps d’obtenir sa dose, celle qui replonge la personne dans une spirale de mauvaise mentalité. D’où l’importance d’être avec eux, souligne la navigatrice, avec ses cartes. C’est beaucoup plus facile pour eux de passer ce temps plutôt que de rester assis en silence et attendre.

Une personne sous une oeuvre faite d'ossements, de plumes et de fourrure.

Il est crucial de saisir les moments où une personne a la motivation de prendre en main ses dépendances, selon Morgana Lefebvre.

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Morgana Lefebvre est réaliste : la rechute n’est guère loin. Si les planètes sont alignées et que la personne entre en désintoxication, la jeune femme répond présent aussi, assure-t-elle en montrant son téléphone qui ne la quitte pas. C’est plus qu’un travail, déclare-t-elle. Je prends soin de mon peuple. C’est le moins que je puisse faire.

On essaie de faire admettre la personne le plus rapidement possible. Des fois, on fait des miracles. Sinon, il faut attendre le prochain momentum et espérer que la prochaine fois, ça va marcher.

Le mot miracle est à peine exagéré. Le parcours est parsemé d’embûches pour les itinérants autochtones. Il y a trop de coupures dans toutes les étapes de la trajectoire pour arriver à la sobriété ou au contrôle de sa dépendance, résume-t-elle. Des propos entendus partout, y compris dans le rapport de la coroner sur la mort de l'Innu Napa Raphaël, lors d'un épisode de grand froid.

Pris dans  un cycle de portes tournantes , son décès en 2021 a montré, selon la coroner responsable de l’enquête publique, la nécessité d’une prise en charge centralisée et continue afin d’éviter la fragmentation des soins.

Lucie-Catherine Ouimet assise à son bureau en train de regarder son téléphone.

Lucie-Catherine Ouimet, infirmière praticienne de la clinique du Centre d’amitié autochtone de Montréal

Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Si une personne n’est pas prise en charge lorsqu’elle demande de l’aide, elle a de forts risques de se démobiliser. Or, les places en désintoxication, en traitement, en thérapie sont rares. Les listes d'attente s’allongent et les critères d’exclusion sont nombreux. Et encore, on ne parle pas d’un centre culturellement adapté, il n’y en a pas à Montréal. Le plus proche est à Kanesatake.

Ah, mon Dieu!, lance l’infirmière quand on demande ce que ça prendrait pour qu’on sorte du cycle. La réponse fuse : Que le système soit plus fonctionnel! C’est compliqué pour le citoyen moyen, alors quand on parle de personnes issues des Premières Nations, avec tout l'historique du colonialisme, des traumas, des histoires familiales reliées aux soins de santé blancs, ça complexifie encore plus la donne, puis le système n'est pas agile. Il ne peut pas vraiment s'adapter. Ou ne veut pas.

Parfois, il y a des miracles.

Lucie-Catherine prend son téléphone et passe un appel à la Dre Stéphanie Marsan, de l’unité d’urgence de toxicomanie du Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), afin de faire admettre rapidement une femme enceinte.

Le système peut s’adapter, ce service en est la preuve.

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